DIOU, Samedi 25 Septembre 2021,
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Elevé dès mon plus jeune âge, comme mon épouse, à Diou, village du Val de Loire jouxtant la Sologne Bourbonnaise, auquel nous sommes demeurés attachés et où nous avons toujours effectué au moins un séjour annuel, j'ai souhaité retrouver la saveur particulière du langage que j'ai connu dans mon enfance. Il était tenu alors, y compris par ceux qui l'employaient couramment, pour du "français écorché", son usage était interdit à l'école et je reprenais mes grands-parents lorsqu'ils en usaient. Devenu adulte, mon regard a changé et, tout en approuvant sans réserve l'œuvre unificatrice accomplie dans le domaine de la langue par la République, j'ai compris la richesse que constituait le parler de mon coin de terroir.

C'est pourquoi, d'abord pour mon plaisir puis à l'intention de mes enfants, j'ai noté pendant plus de quarante ans, au hasard des conversations et des réminiscences, les termes et expressions, entendus dans mon petit pays, qui me paraissaient marginaux par rapport au français dit ‘’standard’’. C'est donc bien d'un recueil qu'il s'agit, et d'un recueil de langage oral : les parlers locaux sont des "parlers" et il est vain de vouloir en faire matière à littérature. J'ai d'ailleurs été tenté de ne présenter le fruit de ma cueillette qu'en "alphabet phonétique international". Toutefois il m'a paru que les écrire d'abord dans une orthographe ordinaire, quoique souvent incertaine et approximative, présente le double avantage de les rendre plus accessibles et de mettre en évidence leurs parentés et leurs dissemblances avec les termes qu'on rencontre dans les dictionnaires contemporains usuels.  

J'ai recensé quatre types de termes : ceux qu'ignorent ces dictionnaires ; en second lieu certains mots qui ont "par chez nous" un sens différent de ceux qu'indiquent ces ouvrages ; d’autres qui, donnés pour avoir le même sens, sont de nos jours très peu usités ; enfin quelques-uns dont la prononciation locale fait de véritables "doublets" de leurs parents reconnus en français courant. Le fonds essentiel est constitué de mots et de tournures entendus dans les bouches du couple de paysans qui m'a élevé, de leurs voisins, d'amis nés comme moi "au pays" et qui ne l'ont guère quitté. La richesse de leur lexique variait bien entendu en fonction de la culture de chacun, culture scolaire ou acquise, ne serait-ce que par la lecture d'un journal, mais aussi culture constituée naturellement au hasard des conversations et des rencontres. Manque notamment dans ce recueil – et c'est une grave lacune car il s'agit d'un domaine riche en termes originaux – le vocabulaire relatif à la flore ; c'est qu'il suffisait à mes grands-parents de savoir désigner les plantes utiles ; tout le reste était pour eux "de la mauvaise herbe" qu'ils se souciaient davantage d'arracher que de nommer.

Rendre un compte exact du langage d'un terroir, même limité en étendue, aurait supposé, à une période donnée, l'enregistrement de multiples conversations, le comptage des occurrences langagières et des fréquences d'emploi ; entreprise de chercheur qui n’était pas mon propos. J'ai cependant nourri mon enquête de quelques lectures. Le quatrième tome, consacré aux parlers, du monumental ouvrage de Camille GAGNON "Le Folklore bourbonnais" rassemble une somme considérable de termes usités dans l'ensemble de la ci-devant province ; les références à la Sologne bourbonnaise, à Dompierre-sur-Besbre et Pierrefitte-sur-Loire y sont assez nombreuses pour qu'on en puisse tirer, en les regroupant, un lexique substantiel du Nord-Est du département. En sens inverse, le très riche "Dictionnaire Général des Patois Bourbonnais" de Marcel BONIN permet une traduction du français en "bourbonnais" et même en parler de chacune des zones linguistiques, parmi lesquelles figurent Sologne et Val de Loire. Parmi ces ouvrages généraux, qui ont l'immense mérite de mettre en évidence parentés et oppositions linguistiques dans un cadre géographique assez large, j'ai envie de faire une place à part au passionnant "Dictionnaire du parler bourbonnais et des régions voisines" de Frantz BRUNET, en raison de l'étude philologique et historique et des références littéraires auxquelles chaque vocable sélectionné donne lieu. Le présent recueil se situe bien plus modestement dans la lignée de la recension des "Mots du Theil"effectuée par Marie BIDET ou du lexique réuni par Claude ROULEAU dans la partie consacrée au parler de son "Essai de folklore de la Sologne bourbonnaise", avec lequel, compte tenu de la proximité de Thiel et de Diou, il offre de nombreuses similitudes. Mais il ne procède pas d’une démarche rigoureuse comme celles de BRUNET pour "Le parler de Franchesse" ou de l’Abbé Xavier BOUQUET DES CHAUX pour "Le parler de Châtel-de-Neuvre", ouvrage difficile à consulter à cause de la transcription phonétique adoptée, comme c'est le cas aussi du mémoire universitaire soutenu en 1943 par Paul VERNOIS : ‘’Essai sur le parler de la Sologne bourbonnaise", ouvrage scientifique d’un linguiste authentique, mais qui laisse malheureusement de côté le canton de Dompierre-sur-Besbre.. Récemment sont parus, agréablement enrichis d'anecdotes, de contes ou de photographies, "Mal t'a propos", ouvrage collectif sous la direction de Roland MICHEL consacré au parler de Maltat, commune administrativement bourguignonne mais proche de Bourbon-Lancy et linguistiquement plus bourbonnaise que morvandelle, et, sous la triple plume des frères André, Michel et Robert BUISSON, "Le Vilhain en Bourbonnais, un parler au cœur de France". Ceux de ces ouvrages qui m'ont paru abordables ne m'ont servi qu'à comparer graphies et prononciations des termes qui y figurent avec celles que j'avais relevées ; il est quelquefois arrivé que la rencontre d'un mot éveille un souvenir enfoui, mais je me suis gardé d'inclure dans ma récolte les fruits mûris sur d'autres arbres.

Je suis entré en relations avec un groupe d'amoureux du parler de notre région réuni autour de Messieurs Alain MULLER et Michel LABONNE qui, en collaboration avec la Société d'Emulation du Bourbonnais, a entrepris depuis des années d'effectuer un recensement exhaustif du vocabulaire de la Sologne bourbonnaise en s'appuyant sur un réseau de "locuteurs de référence" répartis dans les cantons de Chevagnes et Neuilly-le Réal. Le fruit de ce travail considérable est bien plus important que le modeste recueil que j'ai constitué ; cependant je ne renie pas celui-ci, si incomplet soit-il, au double motif que Diou, situé à l'est de la Besbre, n'est pas une commune franchement "solognote", et que d'un village à l'autre le langage diffère. 

On ne peut pourtant être certain que chaque mot que je cite soit authentiquement diouxois : mon grand-père était né à Garnat-sur-Engièvre, à quinze kilomètres de Diou, et d'un père lui-même originaire de Dornes, localité de la Nièvre limitrophe de l’Allier. Venue se fixer à Diou à la fin du XIX° siècle, sa famille avait dû importer son vocabulaire et sa syntaxe et les transmettre à ses enfants. Car les mots, comme "les mondes", sont voyageurs : ils migrent au hasard des mariages, des déménagements, des rencontres sur les "plans de foire". L'argot même, rapporté du service militaire, a contaminé la langue originelle. Et de plus chacun en use à sa guise ; de même que le "français" courant peut n'être pas exempt d'impropriétés, de même le patois n'est à l'abri ni des barbarismes ni des solécismes.

J'ai connu, pendant la guerre, un vieillard persuadé que, selon leur nationalité, les avions pouvaient être de mauvais ou de "bons bardiers". Tel autre énumérait les "avécongnients" de son âge déjà avancé. Plus répandues sont des déformations comme "liméro" pour "numéro", "cavotchou" pour "caoutchoux", des confusions comme "comparaître" pour "comparer", "déchiffrer" pour "défricher". C'est peut-être ainsi qu'une "gousse" d'ail est devenue une "dousse". Une épicière inventive, disant refuser d’ajouter foi à des racontars, déclarait : ‘’Tout ça, c’est de la jalouseté, de la méchancetise et de la bisquaison’’ ; c’est la même qui, excédée un soir pendant l’occupation, s’était exclamée  ‘’Les Français, dhiors, les Allemands, raouste ! il me faut de l’accalmie et de la reposance.’’ Récemment encore, un septuagénaire disait, en parlant de salade, qu'il avait semé "de la du des moines", au grand amusement de son interlocuteur qui, plus instruit, savait qu'il eût fallu dire, pour parler un diouxois correct, "de la des moines", "la" ayant au pays la valeur démonstrative de "celle".

DES CHAMPS LEXICAUX PRIVILEGIES.

On ne s'étonnera guère que le parler de notre village, anciennement peuplé de cultivateurs et de mariniers, soit riche de termes spécifiques touchant aux travaux de la terre et aux cours d'eau. Dans les labours les "laiches" accolées forment des "billons", perpendiculairement limités par les "sieintes", et il faut être riverain de la Loire pour distinguer "un gour" d'une "ganche" et d'une "boire". La verdeur de la langue n'est pas non plus pour surprendre. Mais ici une remarque s'impose, qui tient à un fait de culture : si les mots et surtout les expressions relatifs à l'excrétion foisonnent dans le discours de mes compatriotes, on ne trouve pratiquement pas de termes originaux pour désigner les activités et les organes sexuels : certes un gars peut "arranger""gaugner" ou "chausser" une "gatte" – et on notera le machisme sous-jacent à ces verbes : comme en français classique, l'homme est sujet agissant et la femme objet passif de l'acte d'amour ; mais s'ils entretiennent une liaison durable, on dira plus volontiers que l'un "va avec" l'autre. Et une maladie vénérienne n'est qu'un "restant de bonne conduite". La langue des villageois est teintée de pudeur.

On ne peut pas ne pas remarquer qu'elle traduit en revanche la brutalité des moeurs : très nombreux sont les termes relatifs à la bagarre, à la violence : à force de ‘’chanter pouilles’’ à Pierre et Paul, et de ‘’chercher castille’’, on finit par ‘’ramasser baraille’’ et voilà ‘’une batterie’’ qui s’emmanche ! Frapper quelqu'un, c'est l'"astiquer, le"brener", le "beugner", le "cirer", le "panser", le "tanner", le "teugner", lui "foutre une daubée", "une pegnancée""une peignée"‘’une tatouille’’,"une tournée" ou ‘’une trifouillée’’. Comment s'en étonner ? Outre le fait que la vigueur corporelle était particulièrement prisée dans un monde où les travaux de la terre ou de la ‘’marine’’ réclamaient agilité, force et résistance, il faut se convaincre que les "bandes" rivales ne sont pas nées dans les banlieues de notre civilisation post-industrielle. Voilà plus d'un siècle, les garçons n'allaient au bal dans certains villages voisins qu'en groupe et armés de solides gourdins ; sans doute n'usait-on pas d'armes à feu, et rarement d'armes blanches. Mais des hommes qui étaient jeunes au dix-neuvième siècle sont restés estropiés à vie d'avoir reçu un "mauvais coup" ; et, dans ma première enfance, j'ai entendu évoquer à mots couverts une ou deux morts suspectes que de peu actives enquêtes n'avaient jamais élucidées.

Les particularités du langage local ne consistent pas seulement dans l'utilisation de termes et de tournures qui lui sont propres ou dans l'attribution d'un sens particulier à des vocables du langage standard. Un Diouxois privilégie également certains mots aux dépens de leurs synonymes. Ainsi du mot "visage" ; pour nos compatriotes, il fait partie du langage précieux et dans le parler courant on emploie systématiquement "figure", au point que le verbe "défigurer" avait chez nous le sens de "dévisager". "Presque", inusité, laisse place à "quasiment" ou à "guère moins". De même, pour évoquer un disparu, on ne dit jamais "feu Untel" mais "défunt" le père Machin. "Autrefois", "jadis", "naguère" n'ont pas droit de cité ; pour évoquer le temps passé, on vous dira que "dans le temps" les hivers étaient plus rudes. Et si un ancien se remémore sa jeunesse, il commencera le récit de ses souvenirs par "de mon temps" ou "dans mon jeune temps". On trouvera en appendice quelques exemples de ce jeu de "on ne dit pas ..., on dit ..."

"On dit ..." mais comment dit-on ? ou plutôt comment prononce-t-on ? Quelques remarques sur les sons me paraissent ici indispensables.