Marbre de Diou
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Le marbre de Diou et de Gilly-sur-Loire

 

 

Tous les auteurs qui se sont penchés sur les monuments d'Augustodunum ont constaté qu'aucune trace d'habitation gauloise n'avait précédé sur ces lieux la ville qui portera un jour le nom d'Autun employés par les Romains étaient neufs.

Dès que l'on aborde la construction de cette Rome en miniature, que les siècles et les habitants n'ont guère su conserver, où est surpris de trouver la mention de tant de marbres étrangers que les ruines ont restitués. Le porphyre rouge et la serpentine voisinent avec le vert de Laconie, le blanc de Paros, le Pentélique, la brèche d'Afrique, le rouge veiné de Sicile, le noir antique, etc.

 

Dans le forum des Marbres, à Rome, on retrouve les mêmes marbres qu'à Autun. Anatole de Charmasse avait précisé que « dans l’empire romain une partie de l’impôt se payait en nature ; chaque province fournissait un contingent des produits soit naturels, soit industriels qui lui étaient propres. Les provinces qui possédaient des marbres acquittaient leurs contributions en envoyant ceux qu’elles extrayaient de leurs carrières et qui, d'abord accumulés à Rome étaient ensuite répartis entre les différentes villes de l'empire ».

 

Mais à Augustodunum, pour les colonnes, les lambrissages et surtout les dallages avait été employé le marbre de Diou et de Gilly, au bord de la Loire, à cent kilomètres d'Autun environ. Son transport avait sans doute été effectué par eau, sur la Loire, puis l'Arroux, alors navigable jusqu'à Autun.

 

Le théâtre romain d'Autun aurait été le plus vaste de toute la Gaule. L'orchestre était pavé en marbre rouge, la scène lambrissée en marbre blanc veiné de rouge, mais la colonnade qui ponctuait le pourtour du théâtre était en marbre de Diou.

Nous allons retrouver ensemble ce qu’était ce marbre qui connut des heures glorieuses avant de tomber dans l'oubli.

 

Diou et Gilly sont séparés par la Loire qui est la limite naturelle entre le département de l'Allier et celui de Saône-et-Loire, de même que le fleuve était la frontière entre le Bourbonnais et la Bourgogne.

 

Sur les deux rives, on trouve un marbre identique mais si le fleuve à la suite de bouleversements géographiques importants a partagé le gisement de marbre en deux, il l’a fait de façon très inégale, la rive gauche, celle de Diou, est plate et rien ne signale les anciennes carrières dans le relief, tandis qu’en face sur la rive bourguignonne c’est une forte colline, contournée par Loire qui constituait l’essentiel de ce gisement. Le même marbre se rencontrait également sur les paroisses d’Aupont et de Fontête rattachées aujourd’hui à la commune de Gilly. On le signale jusqu’à Chalmoux, aux portes de Bourbon-Lancy. Courtépée qualifie le marbre de Chalmoux « de la même espèce que celui de Diou et de Gilly » (fin XVIIIe les carrières de Chalmoux n’étaient pas exploitées). A Fontête le marbre est noir, veiné de blanc d’après Courtépée qui a vu celui de Gilly gris et rouge. Avant lui, Antoine Garreau ne s’était pas trop avancé en parlant des couleurs. A l’article Bourbon en 1717 il avait noté « il y a dans la paroisse de Gilly près la rivière de Loire une espèce de marbre assez beau quant il est poli et mis en œuvre ».

Dans l’édition de 1734, Antoine Garreau a maintenu la même phrase mais il a développé et modifié la description des thermes romains de Bourbon-Lancy. Dans la première édition il avait signalé la grande cour pavée de larges pierres tirant sur noir. Dans la seconde édition il décrit les statues et les bassins en marbre blanc mais les pavés des bassins et ceux des bains en marbre gris. Voici le marbre de Gilly. Les archéologues qui se penchèrent sur les thermes romains de Bourbon-Lancy sont d’accord sur l’origine locale de ce marbre gris (les carrières sont à dix kilomètres environ de Bourbon-Lancy). Le marbre blanc proviendrait de Chatel-Perron dans l’Allier. Il viendra un temps, où l’examen de ces pavés inspirera architecte fameux et où les carrières connaîtront un essor exceptionnel.

Entre la période romaine et le XVIIIe siècle, nous ne savons rien de la manière dont furent exploitées les carrières. Mais des marbriers fournissaient alors de belles pièces en particulier pour les églises des deux rives où, entre autres objets, des bénitiers datés en témoignent (celui de Pierrefitte-sur-Loire, 1643, avec les noms des donateurs ; celui de Monétay-sur-Loire, presque identique, daté de 1644 et offert par le maître de la Communauté des Gourliers. Ils paraissent sortis du même atelier et de la même veine de marbre.

(Celui de Pierrefitte est classé, celui de Monétay ne l'est pas).

 

Dans le canton de Bourbon-Lancy, rive bourguignonne et dans celui de Dompierre-sur-Besbre, en face, rive bourbonnaise, chaque église a un ou deux bénitiers ou des fonts baptismaux eu marbre du pays. Le bénitier de Saligny-sur-Roudon est en marbre de Gilly, les fonts baptismaux de Dompierre-sur-Besbre (disparus il y a cent ans, avec la démolition de l'ancienne église) étaient en marbre de Fontête, donc très foncé.

A Diou le bénitier actuel est un mortier aux dimensions imposantes en marbre du pays. Pour accéder à la place de l'église de Diou, deux petites rampes pavées passent inaperçues, ce sont pourtant des pavés de marbre gris bleu pareils il ceux qui tapissent, en face, l'entrée de la belle maison de la famille Bernachez dont le portail est protégé des bornes de marbre.

Dans l'église de Diou un autel de marbre digne d'une cathédrale est relégué dans la chapelle de droite. Son déplacement récent l'a mutilé en le privant de deux marches. Mais cet autel avec un cœur surmonté d'une croix sculpté sur sa façade, complété par un tabernacle du même marbre, surprend les visiteurs dans une petite église. Il était déjà le maître-autel de la précédente église à laquelle il avait été donné par une famille dont le nom n'a pas été conservé.

Il date de Louis XIV, vous dira-t-on à Diou, mais on ne manquera pas d'ajouter : il n'est pas en marbre de Gilly, il est en marbre de Diou ! (Il n'est pas classé). Contemporains de cette période, fin du règne de Louis XIV, nous trouvons deux productions en marbre de Gilly à Moulins, rue de Paris à l'hôtel Héron dont les archives privées ont conservé les contrats passés entre M. Héron et Tautille, marbrier à Bourbon-Lancy, l'un en 1708 et l'autre en 1709 (ils sont accompagnés des croquis).

 

Le premier contrat concerne une console en marbre de Gilly commandée le 29 août 1708 pour être livrée à la saint Martin de la même année. « Nous soussignés sommes convenus de ce qui suit c'est asçavoir que moy Totille marbrier de Bourbon-Lancy y demeurant ordinairement promet et m'oblige de rendre faitte et parfaite ainsi que le dessin et profil cy-dessus une table de marbre en plus beau que pourrait trouver avec ses deux consolles pour lui servir de pieds dans le jour de la saint Martin moyennant la somme de cent trente livres rendu conduite en la maison du Sieur Héron . Moy Sieur Héron m'oblige de payer audit Totille la somme de cent trente livres lorsque ladite table et les consolles me seront délivrées au jour de Saint Martin nous obligeant respectivement l'un et l’autre au présent marché à peine de leur dépens dommages et intérêts – fait à Moulins le 29 août 1708.

Héron (fait double). Je a promi ce que desu quoy que non écrip de mamein.

Tautil. »

 

La console a été livrée, payée le 3 janvier 1709 mais ce qui est plus rare, c'est qu'elle est toujours dans l'hôtel Héron, à la même place.

M. Héron a dû être satisfait de sa console car en la réglant en janvier 1709, il commanda une cheminée à Tautil le marbrier de Bourbon-Lancy. Un nouveau contrat est signé.

Monsieur l’Intendant avait dans son bureau la même cheminée que M. Héron et rue François-Péron (dans la maison de M. Vérillaud) se trouve une cheminée un peu plus récente que les deux précédentes. Elles sont loin d'être les seules et dans Moulins se trouvent plusieurs cheminées Louis XVI en marbre de Gilly.

Provenaient-elles du marbrier Tautille ou de ses descendants ?

 

Au milieu du XVIIIe siècle, tout va changer : « l'examen et l'inspection des pavés si remarquables du grand bain de Bourbon-Lancy, déterminèrent le comte de Caylus, ministre, de concert avec Soufflot, le fameux architecte du Panthéon de Paris, à faire rechercher le marbre que les Romains devaient avoir exploité dans ces contrées, puisqu'ils en avaient placé plus de quatre millions de pieds cubes dans la construction des bains de Bourbon (aquae ansenioe) et dans celle des palais de la ville d'Autun, où l’on voit les ruines. Un sieur Carrey fut chargé de ce travail.

C'est à cette circonstance qu'est due la réouverture des carrières de Gilly et de Diou, qui se correspondent quoique séparées par la Loi, elles furent remises en exploitation par une Compagnie Royale, avec le secours et la protection du gouvernement.

 

Le pavé de Notre-Dame-de-Paris fut refait en 1760, de carreaux blancs et de couleurs tirés de ces carrières et l'on vit par la comparaison de ces marbres avec ceux des chapelles adossées au chœur que les marbres français ne le cèdent point à ceux d'Italie et que ceux du Bourbonnais valent ceux du Languedoc et des Pyrénées.

Notre-Dame-des-Victoires à Paris, est également pavée de marbre de Gilly et Soufflot l'a beaucoup employé.

 

Il est évident que sans aller aussi loin, la petite ville de Bourbon-Lancy est riche en cheminées de marbre de Gilly. Vers 1960 disparut à Bourbon-Lancy un trottoir rue du Commerce correspondant à la pharmacie Décréaux. Les dalles étaient en marbre de Gilly et les bordures également. Les jours de pluie il était bien un peu glissant mais on n'avait pas envie de marcher vite et on regardait à ses pieds ce marbre gris veiné digne d'un palais romain. (Il a été détruit et remplacé par un trottoir en ciment).

 

Au château de Saint-Aubin-sur-Loire, tout proche, les carrières étant situées entre Gilly et Saint-Aubin, dans le château Louis XVI construit par les des Gallois de la Tour, l'architecte, quoique d'origine provençale a prévu les cheminées en marbre du pays, elles sont de dimensions majestueuses.

 

Sur Gilly, on parle beaucoup de « maisons autrefois dallées en marbre (par « maison » entendez : cuisine) notamment à Chavance.

Sur la commune même de Gilly, on rencontre plutôt ce « marbre gris jaspé veiné d'un peu de blanc et de jaune doré « qu'on pourrait appeler faux portor et qui se polit parfaitement (Langlois op. cit.) celui-ci étant le marbre de la Brosse. Ces veines jaunes pouvant être plus ou moins foncées et presque rouges provenaient de la présence à mi-côte de la colline de marbre constituant le gisement de Gilly, d'une veine de minerai de fer suffisamment importante pour que les usines du Creusot en aient mis sur pied l'exploitation à la fin du XIVe siècle. Plus l'exploitation des carrières de marbre se rapprochait du minerai de fer, plus le marbre gris étant veiné de jaune, ce qui permet d'attribuer le marbre à telle ou telle partie des immenses carrières.

 

De tous temps, au cours de l'exploitation du marbre, on a trouvé des ossements dans des excavations remplies de terre. En 1830, le propriétaire de la carrière de Gilly M. Dollet, de Diou, fut prévenu d'une découverte de ce genre dans une sorte de grotte formée par l'écartement de plusieurs bancs de marbre. Les ouvriers avaient mis à jour le squelette d'un animal de dimensions prodigieuses M. Dollet envoya au Muséum quelques-uns des ossements. L'accusé de réception daté du 12 mai 1830 est signé Cuvier. de Jussieu et Cordier qui remercient des fragments de dents d'éléphant. Le squelette était celui d'un mammouth.

Dans une autre excavation, fut trouvé un crâne brachycéphale décrit par le Moulinois Francis Pérot.

 

Jusqu’à la guerre de 1914, on continua d'exploiter le marbre, les carrières de Gilly se contentaient de le scier et grâce aux chemins de fer il allait se faire polir en Belgique (il est d'ailleurs apparenté à un marbre belge avec lequel on l'a souvent comparé). Mais plus les veines jaunes augmentaient alors qu'on se rapprochait du minerai de fer, plus il devenait fragile. Il résistait au sciage mais pas au polissage. La principale fabrication était les cheminées de tous styles, vendues à la pièce. A la fin de leur fabrication, il fallait prévoir deux ou trois plaques de marbre pour obtenir un seul dessus de cheminée. Les prix étant forfaitaires, ce n'était plus rentable.

 

Après 1918, les carrières ne sortirent plus de marbre. On se lança dans les fours à chaux et on fit cuire les pierres. Le Creusot était bon client pour la dolomie utilisée pour tapisser ses hauts-fourneaux. Les fours à chaux s'éteignirent et on reprit l'extraction du marbre pour les casser et charger les routes...

 

Aujourd'hui les carrières sont complètement abandonnées au pied de la colline de la Brosse qui n'est autre qu'une masse calcaire percée de cavernes. A la partie supérieure, des couches de calcaire gris schistoïde reposent sur une masse très puissante noirâtre pointillée de blanc. Le marbre de Gilly, celui du bas de la colline comme celui de Diou, la réputation de répandre une odeur très désagréable (hydre-sulfureuse) sous le choc du marteau et même à l'occasion d'un simple frottement.

 

Pour terminer nous gravirons la colline qui malgré d'importants prélèvements renferme en ses flancs de belles réserve, de marbre.

 

A mi-côte en empruntant le chemin gaulois, une source sacrée, aujourd'hui disparue, attirait malades et pèlerins. Près du bassin, sur un piédestal en marbre de Gilly, une statue d'Hygie, que certains qualifieront d'Apollon, sera mise à jour à la fin du XIXe siècle.

Brisée en de trop nombreux morceaux que cette mise en pièces soit la conséquence d'une chute et non ensevelie sous des ruines, il est à supposer que cette statue a été détruite volontairement.

 

Un peu au-dessus, l'ancienne mine de fer avec ses puits d'aération devenus des ronciers, mais aussi un bois de pins destinés aux galeries et à leur entretien. De temps en temps une galerie s'effondre et le minerai non exploité continue sans doute d'enrichir le marbre de ses zébrures jaunes.

Sur les flancs de la colline, la seule culture de la vigne aurait régné pendant des siècles. L'épaisseur de terre cultivable est très faible (à peine la hauteur d'une bêche au sommet).

Précisément sur ce sommet une particularité est à signaler. En raison de la rareté de l'eau, les puits sont nombreux et il n'y a aucune source. La plupart des puits sont des citernes naturelles, cavités formées dans le calcaire où l'eau s'emmagasine en hiver et où elle baisse très vite en été, même si on n'en puise pas.

Au sommet, sur une plate-forme pratiquement sans terre cultivable est posé le village de la Brosse. Le cadastre conserve le souvenir d'une chapelle de la brosse ; avant sa démolition la famille Dollet en a recueilli le bénitier, en marbre de Gilly, joli petit bénitier en forme de coquille Louis XV et une plaque représentant un crucifix et datée de 1786 (23 centimètres sur 18) toujours en marbre du pays.

Mais au hameau de la Brosse, le marbre est présent dans toutes les constructions : sous les ouvertures d'un pigeonnier, des entablures en marbre brut, comme encadrements de fenêtres et de portes, comme dalles devant les portes de la plupart des maisons, comme butoirs pour les barrières de bois à l'entrée des fermes, (il s'agit de blocs énormes enterrés aux neuf dixièmes), dans les murs, mêlé à d'autres pierres, aux briques anciennes, aux tuiles à rebord.

 

Le marbre avait souvent été adapté pour les fondations des maisons anciennes, sans cave ou avec des caves taillées dans le marbre et de dimensions réduites. Ces fondations d'une solidité à toute épreuve ont conservé à jamais l'humidité enfermée par elles et ces maisons-là ne peuvent éliminer une humidité surprenante à une altitude relative et sans eau dans les puits... Les bornes entre les lopins de terre (très nombreuses à cause du morcellement de l'ancien vignoble ravagé par le phylloxera au début du XXe siècle), les pierres qui servirent au bornage sont des petits blocs de marbre.

 

Cette abondance d'un matériau de luxe dans la construction rurale où les dalles de marbre voisinent avec le plantain et la chélidoine n'a retenu l'attention d'aucun archéologue et les habitants ne les remarqueraient pas si les plaques en question ne se révélaient très glissantes puisqu'elles sont mouillées.

Pour cette raison, les heureux propriétaires de ces dallages en marbre poli ne manquent pas l'occasion de les remplacer par du ciment et ils sont très fiers de cette modernisation.

 

 

D’après H. Dussourd

 

 

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